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jeudi 6 décembre 2012

Ça roule ma poule!*


Je mène une vie de bourlingueur. J'erre sur une route sans fin. Je ne sais pas vers quel pays, vers quelles rencontres, vers quelle utopie elle me mènera, mais je ne suis pas triste et je ne m'ennuie jamais**. Moi, je reviens toujours entre deux errances. Vers mon amour, mes amis et mes proches. Vers mon nid, aussi.

« Toi, tu fais la belle vie, chanceux! », me disent parfois certaines personnes sur un ton empreint de jalousie ou de reproche. Comme si le fait de vivre la vie que je me suis bâtie, au prix d'efforts et de sacrifices, leur rappelait les rêves qu'ils ont abandonnés, par conformisme, par carriérisme. À moins que ça ne soit par peur. Allez donc savoir. Pourtant, cette décision, ce sont eux qui l'ont prise, pas moi qui la leur ait imposée. Il n'y a donc pas raison d'être jaloux. Déçu, peut-être... et encore.

Mon but n'est pas de narguer qui que ce soit, ni de rendre mes amis envieux, bien au contraire. Je bouge par nécessité. C'est un besoin vital chez moi. J'ai des fourmis dans les pieds et dans la tête. Il faut que je m'évade, physiquement et mentalement. C'est comme ça depuis ma plus tendre enfance. Que voulez-vous que j'y fasse?

J'ai la bougeotte. Je suis un globe-trotter boulimique, affamé d'ailleurs J'accumule des kilomètres de réminiscences, de sensations, d'odeurs et de sons pour les graver ensuite dans les méandres de mon cerveau. Chaque voyage, chaque séance sur circuit imprimée dans mon cortex devient ainsi une entrée dans ma banque de données mémorielle. Je peux la parcourir à volonté quand je suis immobilisé en rade, en attente d'un horizon à découvrir, quand je tire sur mes chaînes virtuelles comme un bateau amarré au quai. Je veux que chacune de ces pérégrinations puisse me revenir à l'esprit en un clin d'œil, dans un claquement de doigts, même le jour où ma matière grise ne sera plus qu'un amas gélatineux sans trace d'hier, sans éclair de génie, une masse inerte de laquelle la passion et le plaisir seront effacés à jamais.

Plus les ans passent et plus je roule pour ne pas vieillir. Plus j'écris pour ne pas tomber en panne de remembrance. Pour ne pas me perdre dans le brouillard du vieillissement et de l'oubli. 

 

Je suis intimement convaincu que la moto est le véhicule idéal de l'évasion. D'abord, parce que l'on fait corps avec elle dans un ballet érotico-mécanique qui nous conduit à coup sûr à l'extase. Mais aussi parce que la moto est le seul moyen de transport qui me permette de voyager dans tous les sens du terme. De vivre la route avec intensité, tout en me promenant dans mes soliloques intérieurs. Mon esprit reste réceptif, mon corps est acteur et tous mes sens sont en alerte. Je vis chaque instant avec délectation et gourmandise, quelle que soit la durée du trip. L'évasion s'inscrit alors dans l'instant, pas dans la durée. Sinon, elle devient une fuite en avant… et ce n'est pas ce que je cherche.

Chaque particule de gomme qui reste collée à l'asphalte de mes déambulations est une parcelle de vie qui m'échappe. Néanmoins, elle laisse une trace indélébile de mon passage. Cette familiarité avec la route me permet de tutoyer tous les chemins que j'emprunte comme si je les connaissais intimement, d'appeler chaque gravillon par son prénom, de caresser chaque courbe de la pointe de la botte, pudiquement, mais avec tendresse. Et, jusqu'à présent, la route me le rend bien. Depuis des années, elle me conduit là où la flânerie est reine, là où la vitesse permet de ralentir le temps. Là où les montées d'adrénaline font passer la cocaïne pour de la petite bière.

Je n'ai jamais cru que la moto était le symbole de la liberté ou de l'indépendance comme beaucoup de motocyclistes le prétendent. D'abord, la moto est le véhicule le plus contraignant qui soit, celui qui nous rend le plus dépendants, en partie à cause de son appétit vorace en carburant et de son autonomie ridicule. Combien de montures tombent en panne sèche après seulement 200 km? Ces lacunes techniques nous obligent à planifier un parcours sur lequel on sait pouvoir trouver facilement le précieux carburant, à toute heure du jour ou de la nuit. En fait de liberté, on repassera.

De plus, à moto on est tributaire de la météo, plus qu'avec tout autre véhicule. Qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il grêle ou qu'il neige et le plus idyllique des voyages se transforme alors en cauchemar. Même le soleil et la chaleur menacent notre plaisir par leurs excès. Pourtant, je reconnais le pouvoir d'évocation de la moto. Ce don particulier qu'elle a de transformer nos chaînes en voiles. Cette facilité à transmuter les aléas de la route en bonheur. L'un des plus beaux voyages que j'ai effectués récemment s'est déroulé sous des trombes d'eau et, malgré l'inconfort de la situation, j'ai vécu un moment magique.

Kilomètre après kilomètre, j'écris ma vie au plus-que-parfait, quelle que soit la monture, quel que soit le chemin. Et lorsque je fais une halte, c'est-à-dire que je pose mon casque, mon cuir et mes gants pour un moment, le temps de me reposer et de me ressourcer, je me prépare déjà à repartir vers un autre voyage, à vivre une autre histoire, à faire d'autres rencontres, à découvrir d'autres horizons. C'est un mouvement perpétuel. Un excellent remède contre le vieillissement de l'âme.

Il y a toujours des choses qu'on ne dit jamais, des sujets qu'on évite, par superstition, comme si le fait de ne pas les évoquer les éloignait de nous. Pourtant, j'espère secrètement que proches et amis me remettront sur la route lors de mon dernier voyage. Ça serait bien que l'un d'eux ait l'idée de conserver un peu de mes cendres dans un petit contenant, sorte d'amulette macabre, qui l'accompagnerait partout où il irait. Je n'ai pas envie de moisir au même endroit pour l'éternité. Avouez que ça serait un comble, pour un motard vagabond…

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* Ça roule ma poule est un des derniers livres écrits par Coluche
** Clin d'œil à Willie Lamothe (Mille après mille)

jeudi 19 avril 2012

Dollars ou gratuité?




Le site Arrêt sur Images (www.arretsurimages.com) développe dans ce vidéo un sujet qui rejoint celui de mon dernier billet sur l'indépendance de la presse et sur ses moyens de survie.

Un blogueur, Hugues Serraf, vient de quitter Rue89, le réputé site d'information en ligne estimant n'y être pas payé à sa juste valeur. Il explique qu'on lui a proposé 200€ par mois pour ses piges. Autant parler de bénévolat dans ce cas-ci.

Rue89, dont le slogan est «L'info à trois voix», fait preuve de cynisme quand il détourne son leitmotiv de son sens originel en mettant sur un pied d'égalité le travail (et la rémunération) des journalistes, des experts et des internautes. D'autant plus que sa situation financière n'a jamais été aussi enviable. Il faut savoir que Rue89 reçoit près d'un quart de million d'euros en subventions de l'État — ce qui ne l'empêche pas de s'auto-proclamer le «site d'information et de débat indépendant et participatif». Rue89 pourrait de ce fait traiter ses collaborateurs, journalistes et blogueurs, avec un peu plus de respect.

Comme vous le voyez, le débat est loin d'être clos...

mercredi 4 avril 2012

L'indépendance a un prix que nous ne sommes pas prêts à payer!

Journaliste pris en flagrant délit de partialité. Comment sinon expliquer qu'une 250 cc, à moteur monocylindre, soit si amusante à piloter sur circuit?

Sur un forum sur lequel je surfe occasionnellement, des internautes ont relancé le sempiternel débat sur l'indépendance des journalistes moto. Sous prétexte que nous sommes invités par les constructeurs à des lancements de presse à l'étranger, nous serions partiaux et asservis aux intérêts de l'industrie. Une rengaine mille fois ressassée qui a des relents de jalousie et annonce une vindicte imminente. Le plus comique c’est que notre indépendance intellectuelle et notre intégrité sont mises en doute par des individus qui avouent candidement vouloir être à notre place — pour quelle raison, je me le demande? —, et ne pratiquent pas eux-mêmes la vertu au quotidien. En quoi ces personnes sont-elles habilitées à donner des leçons de morale à qui que ce soit?

Néanmoins, le débat, même s'il n'est ni nouveau, ni original, mérite d'être tenu. 

La grande majorité des journalistes, moi le premier, préfèrerait organiser ces lancements hivernaux plutôt que d'y être invité. Ainsi, nous pourrions fixer le lieu et la date de ces événements à notre convenance, mais surtout planifier leur déroulement selon nos préférences, notre sensibilité, notre horaire et notre budget. Nous pourrions aussi donner libre cours à notre imagination et faire preuve d'une plus grande originalité.

Pourtant, si l'idée est séduisante en soi, elle est utopique, car complètement irréalisable, même pour les médias les plus fortunés. Aucune revue de moto, pas plus en Europe qu'aux États-Unis et à plus forte raison au Québec — tiers-monde de la moto —, n'a les ressources financières pour tenir à ses frais une vingtaine de lancements hivernaux par année. Il y a des limites au devoir d'information.

C'est pour cette raison vénale, je vous l'accorde, mais implacable, que depuis la fin des années soixante-dix, TOUS les constructeurs organisent des lancements de presse durant la saison morte. Car celui qui parviendra à informer ses clients potentiels avant le début de la saison, mais surtout avant qu'ils aient dépensé leur magot chez leur concurrent, raflera la mise. Aucun d'eux n'a envie, ni n'a intérêt à se lancer dans une guerre d'influence ou de favoritisme dont les journalistes seraient l'enjeu. Ce serait d'autant plus inutile que seules les compagnies les plus riches sortiraient gagnantes de l'exercice. De plus, les constructeurs n'ont nullement besoin que les journalistes les flattent pour savoir qui convier à leurs prises de contact. Ce n'est pas ainsi que le système fonctionne. Les responsables du service presse des constructeurs sélectionnent les journalistes qu'ils invitent en fonction de l'importance, de la qualité et de la légitimité de leur lectorat ou de l'adéquation de celui-ci avec le produit présenté. Jamais en raison de leur sympathie pour la marque ou le produit.

Personnellement, en plus de 25 ans de carrière, je n'ai jamais subi de pression de la part d'un constructeur pour parler en bien de ses produits. Ni lors d'un lancement, ni lors d'un essai. En revanche, j'ai eu droit à quelques discussions enflammées à la suite de la publication d'un article perçu comme partial (c'est le mot utilisé par les constructeurs dont les produits ne sont pas à la hauteur des attentes qu'ils ont créées, et le même qui est repris par les propriétaires mal avisés d'une moto que nous avous l'outrecuidance de critiquer. Vous noterez l'ironie de la situation au passage). Mais aucun constructeur ne m'a fait miroiter la possibilité d'être invité à un lancement en échange d'une couverture favorable. J'aurais de toute façon refusé, comme la plupart de mes confrères dignes de ce nom, car nous respectons un code d'éthique strict auquel nous avons adhéré volontairement. Le seul capital d'un journaliste, en dehors de son talent, si talent il y a, c'est sa crédibilité. Laquelle n'est pas à vendre.

En fait, le véritable problème n'est pas tant la participation des journalistes aux lancements que le financement de la presse, en général et de la presse écrite, en particulier. En 2011, très peu de médias, pour ne pas dire aucun, ne peuvent prétendre vivre uniquement des revenus de leurs abonnements ou de leurs ventes en kiosques. Dans ce contexte les revues de motos spécialisées ne peuvent pas se payer le luxe de snober la publicité. Il faut savoir qu'au Québec, le lectorat moyen des magazines de moto est en général inférieur à 5 000 lecteurs (25 000 au Canada).

Au début des années 80, on estimait que la part des revenus d'un magazine provenant de la publicité ne devait pas dépasser 40 % de ses revenus globaux, au risque de nuire à la qualité éditoriale. Aujourd'hui, en raison de l'érosion du lectorat, ce pourcentage est largement supérieur et peut représenter près de 80 % des revenus totaux de certains titres. La situation s'est donc dégradée à tout point de vue. Dans le cas de la presse gratuite, le contenu est complètement dépendant de la publicité. Et pourtant, les lecteurs ne semblent en faire aucun cas. Ils accordent malgré tout leur confiance aux journaux gratuits, alors que ceux-ci sont plus à même de subir des pressions éditoriales de la part de leurs annonceurs que quiconque. Un paradoxe difficile à saisir. Un de plus, me direz-vous!

Pour un webzine comme motoplus.ca, qui ne reçoit aucun subside de ses lecteurs — en passant, notre lectorat est supérieur au lectorat combiné de toutes les revues moto imprimées au Québec —, la publicité est vitale. Cependant, elle suffit à peine à couvrir nos frais. Chaque essai que nous réalisons coûte entre 1 000 et 3 000 $ (essence, frais de reportage et salaires inclus). Et je ne parle pas des essais sur circuit qui sont hors de prix en raison des frais de location de la piste et des autres dépenses encourues, pneus, carburant, équipements, ambulance, etc.… Multipliez ce montant par le nombre de motos testées et vous verrez que ça commence à chiffrer. Même chose pour les reportages à l'extérieur que nous défrayons intégralement. Vous comprendrez aisément, au risque de vous déplaire, qu'il est hors de question pour nous d'organiser nos propres lancements de presse, surtout quand on sait que chacun d'entre eux peut coûter de 5 000 à 10 000 $ en fonction de la destination choisie, de la moto impliquée et de la logistique mise en œuvre. Nous n'avons d'autre choix que d'accepter les invitations qui nous sont faites, comme nos concurrents d'ailleurs, ce qui ne nous empêche pas de rester intègres. À moins de décider de rester à la maison, afin de sauvegarder notre indépendance et de laisser à d'autres moins scrupuleux le soin de vous informer... J'ironise, bien sûr!

En revanche, si vous voulez faire un don à motoplus.ca, à hauteur de 500 $ par année, afin que nous soyons totalement indépendants des constructeurs et des publicitaires, j'accepte l'offre avec joie et je vous promets en retour le plus beau webzine au monde. Avec un beau calendrier format géant et un agenda photo en prime! Et des cadeaux à Noël! Et là, je suis sérieux!

En dépit de l'aspect glamour de notre métier, nous exerçons une profession dans laquelle la précarité règne. Au cours des dernières années, nous avons assisté à une paupérisation du métier de journaliste. Aujourd'hui, le nombre d'entre nous occupant un poste permanent, au sein d'un journal ou d'un grand groupe de presse, a rétréci comme une peau de chagrin. En fait, nous sommes peu nombreux à vivre décemment de notre plume — ou de nos images, dans le cas des photographes — quand nous pouvons en vivre tout court. Et ceux qui ont un poste permanent ne sont pas à l'abri des éditeurs peu scrupuleux à l'appétit vorace. L'exemple du lock-out du Journal de Montréal est éloquent à ce sujet. Ce qui me choque dans ce dossier c'est que si les lecteurs avaient cessé d'acheter un journal réalisé par des briseurs de grève et des agences fantoches, les salariés du quotidien montréalais, autrefois fierté du Québec, auraient obtenu gain de cause. Et nous y aurions gagné un meilleur journal.

À l'heure d'Internet, la gratuité est devenue la priorité et elle supplante dans les faits la qualité de l'information au palmarès des préoccupations des lecteurs, même s'ils prétendent le contraire. Les revues et les journaux qui ont tenté l'expérience du payant sur la Toile se sont plantés lamentablement. Car nous sommes trop nombreux à favoriser une information approximative, réalisée à l'étranger par des gens sous-qualifiés dont nous ne pouvons attester l'éthique de travail, à une information locale, mais payante. Trop nombreux aussi à piller Internet — téléchargement illégal de films, de musique, de photos —, sans montrer le moindre respect pour la propriété intellectuelle ou les droits d'auteur. En la matière, il est plus facile d'accuser les grands studios ou les maisons de disques de nous voler et les artistes de profiter du système, comme le font sans vergogne notre premier ministre fédéral et une certaine classe politique. Plus facile aussi de réclamer des journalistes qu'ils agissent en preux chevaliers, qu'ils assurent à leurs frais l'indépendance journalistique qui nous semble essentielle, mais pour laquelle nous ne voulons pas payer. Qui sommes-nous pour réclamer des autres une vertu que nous ne pratiquons pas nous-mêmes?

Au risque de paraître baveux, je dirais que l'indépendance a un prix que nous ne sommes pas en mesure de payer et que nous n'avons aucun droit d'exiger des autres dans les conditions actuelles. Il faut être conséquent et assumer nos choix!